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Délocalisations: l'avis de Pascal Lamy

Dans libé d'aujourd'hui, l'avis de Pascal Lamy, commissaire européen (de toute l'Europe ? ;-))

Il nous faut construire une stratégie industrielle orientée vers les produits «haut de gamme».
Délocalisations: agir est possible

Par Pascal LAMY mercredi 22 septembre 2004

Pour les économistes, les délocalisations ne sont qu'un phénomène marginal dans la recomposition permanente du tissu productif et des emplois au rythme de la croissance. Pour les polémistes, elles sont les signes d'une inversion tellurique du capitalisme de marché désormais lancé dans une course à l'abîme où il n'y aurait plus d'autre avenir que de travailler plus pour gagner moins.
Que cache cette contradiction ?

D'abord, une opposition météorologique classique entre le front froid des chiffres et de la rationalité économique et le front chaud des douleurs individuelles répercutées dans le champ politique, activées par tel ou tel chantage à l'emploi ou aux salaires et amplifiées par la diabolisation de la mondialisation.

Ensuite, une planétarisation des angoisses. L'angoisse face à la concurrence du voisin, proche ou éloigné, devient la chose la mieux partagée au monde. Les Français craignent la concurrence de la Pologne. La Pologne craint la concurrence des pays de la Méditerranée ou de l'Asie centrale. Le Bangladesh et le Mexique craignent plus encore que l'Europe la concurrence chinoise. La Chine du Sud craint la concurrence de la Chine du Nord. Le «délocalisant» d'aujourd'hui devient ainsi le délocalisé de demain.

Enfin, dans le cas de la France, un syndrome d'impuissance politique face au chômage de masse, comme si «agir» contre les délocalisations pouvait servir de substitut à une politique déterminée en faveur du plein emploi.

En Europe ou ailleurs, le point commun est finalement identique : le sentiment de fatalité, de dépossession. Est-il inévitable ?

Eh bien non ! Je reste convaincu qu'il n'y a pas de fatalité et qu'un projet de développement durable peut associer l'économique, le social et l'environnement. Ce projet passe par une stratégie déterminée à tous les niveaux : le mondial, l'européen, le national, le local. Face à un problème mondial mais dont les ramifications s'étendent à tous les territoires, c'est la cohérence de tous les acteurs, leur volonté d'agir ensemble qui sont déterminantes.

Condition sine qua non de cette relance : il faut plus d'Europe. Car, réunis, nous sommes en mesure de promouvoir notre modèle de société fondé sur l'économie sociale de marché et nous pouvons nous donner les moyens de nos ambitions.

Au plan mondial, il faut faire en sorte que les droits de l'homme au travail et la protection de l'environnement échappent au jeu de la concurrence et des avantages comparatifs. Soient en quelque sorte «neutralisés». C'est ce que l'Union européenne préconise même si cette demande s'est, jusqu'à présent, heurtée à l'opposition d'une majorité de pays en voie de développement et des Etats-Unis. Mais nous progressons. Ces protections sont désormais intégrées dans les dispositifs européens de préférence commerciaux et de plus en plus dans nos accords bilatéraux.

Parallèlement, il faut renforcer les organisations internationales compétentes, en créant une organisation mondiale de l'environnement et en donnant des pouvoirs accrus à l'organisation internationale du travail et à celle de la santé. Comme le demandent les syndicats, il faut donc chercher à mondialiser le progrès social.

Au sein de l'Union, la priorité, c'est la croissance. Contrairement à ce qu'on essaie de faire croire, le premier déterminant de l'implantation des entreprises n'est pas le coût du travail mais l'importance du marché et ses perspectives de croissance. D'où l'urgence d'accroître les moyens de l'Union consacrés à la recherche, à l'innovation et aux infrastructures : dans ces domaines, un euro investi dans le budget européen est plus efficace que dispersé dans 25 budgets nationaux. D'où l'urgence, aussi, d'une gestion macroéconomique en faveur de la croissance à long terme : c'est le sens de la réforme du Pacte de stabilité que la Commission européenne vient de proposer.

Sur ce socle de croissance, il nous faut construire une véritable stratégie industrielle. Depuis vingt ans, l'industrie européenne a perdu 7 millions d'emplois tandis que les services en créaient 36 millions. J'ai demandé au CEPII (1) d'étudier précisément les dynamiques à l'oeuvre car l'industrie reste un pivot essentiel de diffusion du progrès technique dans l'économie. Cette étude montre que la production industrielle augmente et que notre excédent industriel s'accroît, notamment dans la chimie, l'automobile, la pharmacie, les machines, et ceci même avec les pays émergents. Elle souligne que ce sont les exportations de produits «haut de gamme» qui nous tirent vers le haut : l'industrie européenne réussit quand elle réussit à vendre du travail cher, quand elle s'appuie sur la qualité de notre modèle social pour construire sa compétitivité. D'ores et déjà, le haut de gamme représente 50 % des exportations européennes et 33 % de la demande mondiale. Elle trace enfin les contours d'une stratégie commerciale et technologique en insistant sur la nécessité d'accroître notre présence sur les marchés émergents, où la demande est en croissance rapide, et de développer notre effort en faveur de l'innovation.

A cette stratégie, il faut enfin associer une politique de solidarité. Depuis quelques mois, la concurrence fiscale et sociale des nouveaux Etats membres est régulièrement dénoncée, à gauche comme à droite. Histoire sans doute de transformer le travailleur polonais ou slovaque en bouc émissaire, de faire porter à ces pays le poids de nos propres incapacités et d'oublier ainsi une évidence : ces pays sont pauvres, beaucoup plus pauvres que nous ne le sommes. L'enjeu pour eux est d'amplifier leur décollage économique. L'enjeu pour nous est de favoriser la convergence de leur situation avec la nôtre. L'enjeu pour tous est de réussir une harmonisation progressive par le haut. J'insiste sur le mot «progressive».

Demander une harmonisation immédiate des conditions fiscales et sociales est incompatible avec la situation financière de ces pays : ils n'ont pas encore les moyens de telles ambitions, que nous avons d'ailleurs mis du temps à mettre en place pour ce qui nous concerne. De même, conditionner le versement des aides européennes à une telle exigence nous fait renouer avec le paternalisme de grand-papa : les pauvres mériteraient notre solidarité que s'ils font un effort d'épargne identique à celui des riches... Ceci revient à nier le principe même de l'aide au développement.

Plutôt que de claironner des positions de principe, nous pourrions donc promouvoir trois initiatives : obtenir rapidement un accord des chefs d'Etat et de gouvernement sur une enveloppe plus importante d'aides budgétaires en faveur de ces nouveaux Etats, afin de stimuler leur croissance ; proposer un statut européen du service public, applicable dans toute l'Union, conformément aux propositions faites par le livre blanc adopté par la Commission en mai dernier ; engager l'harmonisation de l'impôt sur les sociétés, en associant une harmonisation de l'assiette de l'impôt, un taux minimal fixé à niveau compatible avec la situation des nouveaux Etats membres et l'exigence pour les pays bénéficiant des fonds européens de ne pas baisser leur taux d'impôt sur les sociétés si celui-ci est inférieur à la moyenne communautaire.

De mon point de vue, l'Europe doit aussi donner aux Etats les moyens de leur autonomie.

Au niveau national, ils pourront ainsi développer une stratégie sociale qui ne se réduise pas à l'invocation périodique de la flexibilité ou des réformes structurelles. Les mutations industrielles affectent surtout les travailleurs les plus vulnérables, les moins qualifiés et les moins adaptables et produisent des inégalités et de l'exclusion en l'absence de politique publique. D'où l'accent sur l'éducation et le logement, la formation tout au long de la vie et la sécurisation des parcours professionnels : nous sommes encore loin du compte : 18 % des jeunes Européens sortent du système éducatif sans qualification et un salarié sur deux n'a pas accès à la formation professionnelle qui bénéficie surtout aux hommes, aux cadres et aux moins de 40 ans.

Au niveau local, ce sont tous les acteurs ­ entreprises, syndicats, associations, écoles, universités, services de l'emploi... ­ qui peuvent se mobiliser. Chaque territoire est potentiellement un pôle de compétitivité dont les acteurs peuvent définir les contours, bassin d'emplois par bassin d'emplois, par une confrontation et une action collectives et non par une quelconque concurrence fiscale accrue où les faveurs obtenues par les uns seraient payées par les autres. Exemple : le travail mené récemment par le comité économique et social des Pays de la Loire. Jolie démonstration du dynamisme des acteurs locaux et de leur capacité à dépasser la tentation d'un «y a qu'à, faut qu'on» d'un Etat empêtré dans ses contradictions faute de vision globale.

>(1) Centre d'études prospectives et d'informations internationales, dirigé par Lionel Fontagné, qui doit prochainement remettre au Premier ministre un rapport sur les délocalisations.

Pascal Lamy commissaire européen au Commerce international.

septembre 22, 2004 in Délocalisation | Permalink

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